Les personnes trans et Jésus : ce que la Fédération Protestante n’ose pas dire…
Protestante évangélique, j’ai co‑écrit et publié l’autobiographie d’une femme trans croyante en 2025. La Fédération protestante de France (FPF) vient de publier un texte sur « les personnes transgenres ». Il se veut nuancé, il parle d’écoute et d’amour. À la lumière de l’Évangile et des visages que je connais, je crois pourtant qu’il manque l’essentiel: la manière dont Jésus rencontre les personnes (et peut être un peu de rigueur intellectuelle ?).
Je viens d’un milieu où l’on aime les textes clairs, les positions nettes, les versets soulignés en fluo. Ma première loyauté va aux Écritures. La question qui me guide n’est pas « que dit l’air du temps ? », mais « que fait Jésus face aux personnes mises à la marge ? ».
Je pense à la femme adultère de Jean 8. Tous ont des arguments, tous ont des textes. Elle, n’a qu’un corps au milieu du cercle et la peur d’y mourir. Jésus ne rédige pas un document équilibré. Il se baisse, il se tait, il se place de son côté. Puis il relève cette femme. Il ne nie pas la question du péché, mais il refuse que sa vie soit réglée par un compromis entre camps.
Je pense à Zachée. Jésus ne discute pas à distance de la corruption. Il s’invite chez lui. La conversion de Zachée vient de cette proximité, pas d’un texte de synthèse.
Le document de la FPF, lui, met côte à côte des approches qui ouvrent un chemin pour les personnes trans et des approches qui voient dans la transition médicale une atteinte grave au corps, voire un pas de trop. Le mot « accueil » revient souvent, pourtant l’idée reste clairement présente qu’il est légitime de soupçonner la transition d’être une erreur profonde. Comment une personne trans peut-elle se sentir vraiment en sécurité dans un texte qui garde officiellement ouverte la possibilité de la considérer comme mutilée ou dans l’illusion ?
Une parole encadrée par d’autres
Depuis plusieurs mois, je travaille avec une femme trans croyante. Elle n’est pas chrétienne, elle ne fréquente pas nos cultes, mais elle parle à Dieu et Dieu fait partie de son langage intérieur. En l’écoutant, j’ai découvert combien le mot « genre » recouvre un combat quotidien, une traversée de nuit, pas un simple choix de style.
Le texte de la FPF raconte des témoignages, certains bouleversants. Ces voix sont là, au début. Ensuite, tout se recentre sur des discours extérieurs : manuels médicaux, études, psychanalystes, auteurs plus ou moins inquiets, hypothèses controversées comme la fameuse « dysphorie de genre à apparition rapide ». La personne trans apparaît alors surtout comme objet de discours. Ce qu’elle dit d’elle-même est immédiatement placé sous la loupe, reformulé, réinterprété.
La Bible ne fonctionne pas de cette manière. Dieu entend la plainte de son peuple en Égypte avant même que Moïse ne comprenne ce qu’il se passe. Jésus fait des femmes les premières témoins de la résurrection alors qu’elles n’avaient aucun crédit institutionnel. Philippe rencontre un eunuque sur la route de Gaza. Il ne l’interroge pas sur la régularité de sa situation. Il explique l’Écriture, répond à sa demande et le baptise dans l’eau disponible.
À chaque fois, des personnes marginalisées deviennent des sujets de foi, pas seulement des objets d’analyse. C’est cette dynamique qui me manque dans le document : la reconnaissance que les personnes trans sont, elles aussi, capables de se tenir devant Dieu, de discerner, de parler avec autorité de leur propre vie.
Prudence ou méfiance ?
Je connais les craintes évangéliques autour de ces questions. Elles ne me sont pas étrangères. La peur de se tromper, d’« encourager » un chemin qui sera peut-être un jour regretté, de céder à une mode. Le document de la FPF les prend très au sérieux. Il développe longuement le thème des jeunes influencés par les réseaux sociaux, évoque la « contagion » dans certains groupes d’adolescentes, détaille des parcours de détransition douloureux.
Il est légitime de ne pas prendre à la légère des décisions médicales lourdes. Il est nécessaire de connaître les risques. La vraie prudence évangélique ne peut toutefois pas se réduire à ce seul côté de la question. À côté de la peur de « trop en faire », il en existe une autre: la peur de ne pas en faire assez, de laisser quelqu’un poursuivre une existence invivable, de fermer la porte d’un chemin qui pourrait lui permettre de survivre.
Le texte reconnaît la souffrance psychique, les tentatives de suicide, la violence sociale et familiale que subissent les personnes trans. Il reconnaît aussi que le rejet aggrave ces souffrances. L’ensemble de l’argumentation reste néanmoins orienté vers l’idée qu’il faut freiner, reculer, poser des conditions supplémentaires avant toute transition, surtout chez les jeunes. La question symétrique (que se passe‑t‑il quand un frein de trop conduit à un désespoir de trop ?) est peu explorée.
Dans la parabole du bon Samaritain, les religieux respectables continuent leur route. Ils ont sans doute de bonnes raisons, théologiques même. Ne pas se souiller, ne pas se mettre en danger. Celui qui entre dans la logique du Royaume, c’est celui qui s’approche, qui met de l’huile sur les plaies, qui met la main au portefeuille. La prudence biblique ne consiste pas à éviter toute prise de risque, mais à choisir pour qui et pour quoi nous acceptons d’en prendre.
Le corps, don de Dieu et lieu de souffrance
Le document développe une théologie du corps enracinée dans l’incarnation. Le corps est don de Dieu, la création est bonne, l’intégrité corporelle mérite un respect profond. Je souscris à cette intuition.
Ce qui me gêne, c’est la manière dont cette théologie est articulée. Dans plusieurs passages, le corps pré‑transition est présenté comme un corps « sain », auquel on risque de faire violence en intervenant. Les traitements hormonaux et chirurgicaux sont décrits essentiellement par leurs complications, leurs effets irréversibles, leurs coûts humains et financiers. Le corps trans semble alors n’exister qu’au prisme de ce que la médecine risque de lui infliger.
Dans ma collaboration avec une femme trans, j’ai entendu autre chose. Un corps peut être biologiquement « en état de marche » et pourtant être vécu comme un lieu de souffrance permanente, comme une sorte d’armure étrangère. Le respect du corps ne peut pas s’abstraire de la manière dont la personne qui l’habite le vit. Jésus ne s’arrête pas à la simple constatation que « ce bras est encore attaché à l’épaule » ou que « ces yeux voient encore ». Il voit des corps courbés par le poids de la honte, il voit des mains paralysées par la peur, il voit des peaux que personne ne touche.
La question « faut‑il tout autoriser ? » n’est pas la bonne question. Celle qui me semble évangélique est plus fine: comment accompagner un corps souffrant, au cas par cas, dans la prière, le discernement, la vérité, pour qu’il devienne à nouveau habitable pour la personne qui y vit ? Ce travail ne se résume ni à « accepter son sexe de naissance coûte que coûte » ni à « valider toute demande sans discussion ». Il suppose de croire que l’Esprit de Dieu parle aussi dans la conscience de la personne trans.
Binarité, image de Dieu et identité première
Le document de la FPF s’appuie sur Genèse 1 pour rappeler que Dieu crée l’humanité « homme et femme ». La différence des sexes fait partie de l’intention de Dieu pour la création. Ce rappel est légitime. Il évite de dissoudre toute réalité corporelle dans un flou indistinct.
Je note cependant que la Bible ne s’arrête pas là. Le même verset affirme que l’humain est créé « à l’image de Dieu ». Cette image dépasse notre simple réalité biologique. Elle concerne notre vocation à la relation, notre appel à refléter quelque chose du caractère de Dieu. Plus tard, Paul ose écrire aux Galates qu’en Christ « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme » parce que tous sont un en Jésus‑Christ. Il ne nie pas la réalité sociologique ou corporelle, il la relativise à la lumière d’une identité plus profonde.
Je ne crois pas que ce verset autorise à effacer sans nuance la différence des sexes. Il affirme en revanche que mon appartenance première n’est ni mon sexe, ni mon genre, ni même ma situation sociale, mais le fait d’être en Christ. Dans cette perspective, les personnes trans ne sont pas d’abord des « problèmes de genre », mais des personnes invitées, comme moi, à se recevoir comme enfants de Dieu.
Le document de la FPF reconnaît cela, mais laisse dans le même temps des portes ouvertes à des lectures où la binarité biologique devient une norme qui écrase toute expérience divergente. L’équilibre est instable. On en ressort avec la sensation que la personne trans sera toujours un cas limite, une exception tolérée, rarement un frère ou une sœur pleinement accueilli pour ce qu’iel est.
Accueillir sans arrière‑pensée
La conclusion du texte insiste sur l’accueil inconditionnel dans l’Église, la condamnation de toute haine, la reconnaissance de la dignité des personnes trans. Les questions de ministère, de sacrements, de responsabilité sont renvoyées à chaque Église. Cette liberté est cohérente avec une fédération qui ne fonctionne pas comme une Église unique.
Je souhaiterais cependant que nous posions la barre plus haut que la simple « tolérance ». L’accueil évangélique ne se contente pas de dire: «Tu peux venir, nous ne t’insulterons pas.» Il ouvre un espace où la personne n’est plus constamment sur la défensive, où elle n’est plus obligée de justifier son existence à chaque réunion, où son identité trans n’est plus le filtre unique à travers lequel on l’évalue.
Des lieux existent déjà qui expérimentent cet accueil autrement. L’Antenne inclusive de la paroisse Saint‑Guillaume, à Strasbourg, par exemple, travaille à conjuguer fidélité à l’Évangile et hospitalité envers les personnes LGBT+. Elle part de la rencontre, de l’écoute, de la prière partagée. Elle ne prétend pas avoir toutes les réponses. Elle choisit simplement de ne plus faire des personnes concernées des objets de débat, mais des membres à part entière de la communauté qui cherche Jésus ensemble.
Je ne demande pas à tout le monde de basculer du jour au lendemain dans une théologie aboutie de la transidentité. Je demande que nous acceptions de nous laisser déplacer par les personnes trans, comme les premiers disciples ont accepté d’être déplacés par les Samaritains, par les païens, par les eunuques, par les femmes. L’Église ne s’est jamais renouvelée autrement que par ces rencontres dérangeantes.
La grâce n’est pas prudente. Elle est gratuite, elle est déroutante, elle est dangereuse pour nos certitudes. L’amour du Christ ne signe pas des compromis sur la dignité des personnes. Il prend le risque de la proximité. Je crois que nous ne pouvons pas nous contenter de moins.
Excelsior,
Tiavina Kleber



